De l’art de la confusion

Un certain art contemporain manie la frustration, l’ostracisme et le mépris avec la conviction
de sa légitimité. Il reste difficile de croire que ce style serait purement gratuit.
Et si son emphase et sa confusion servaient de camouflage à l’avancée d’un pouvoir précis ?
De l’art de la confusion
Essai de déconstruction de l’éditorial de la Xe biennale de Lyon
Martine Salzmann
Mondes Imaginés rédigé par Thierry Raspail1, est l’éditorial du dossier de presse de la Xe
biennale de Lyon. Il en présente le thème, Le Spectacle du Quotidien.
D’emblée la confusion de l’écriture rend ce texte hermétique. La lecture ordinaire a peu de
chance de percer l’impénétrabilité « …d’efficaces narrativités promptes à l’ « échange massifié » par
l’entremise des médias globalisés, qui perforent utilement, ici et là, pour un temps, l’horizontalité du
monde. » 2
À cette absence de simplicité s’ajoute une émission de la pensée en forme de tautologies et
paradoxes, comme « …la boucle se boucle car le global n’a évidemment pas d’extériorité », ou encore
« … des proximités paradoxales non cartographiées ».
Cet éditorial difficile à lire s’adresse pourtant aux journalistes, aux entrepreneurs,
commerçants et élus locaux de la région lyonnaise qui ont besoin d’arguments pour attirer le public,
fédérer les adhésions et justifier les subventions.
Comment est-il possible que Thierry Raspail, forcément rompu aux techniques de
communication, se montre aussi inapte à se faire comprendre ? La disproportion entre la pédanterie
intellectuelle et la simplicité du thème brouille tout, et la collection d’idées brassées ajoutée à la
complexité du style, empêche de saisir quel point de vue il exprime sur Le Spectacle du Quotidien.
Thierry Raspail éviterait-il le partage du sens ? Aurait-il choisi de présenter la Xe biennale de
Lyon en développant son écriture selon une esthétique contemporaine qui utilise les procédures
stylistiques comme un langage ? Le discontinu, la déchirure, la dynamique, la polysémie,
l’interdisciplinarité… sont les composantes de ce texte et correspondent au mode artistique qu’il affirme
préférer : « L’art « d’ici » qui nous sied travaille les discontinuités, opère sur tous les champs
simultanément au risque de n’appartenir à aucun, il est une manière de faire, autant qu’une
esthétique. »3
L’effet de chaos serait alors conscient et affirmerait par son fouillis artistique, la prééminence
de l’esthétique sur la communication. Dès lors Thierry Raspail se présenterait davantage comme un
artiste que comme un organisateur. Mais cette situation en porte à faux crée un déséquilibre qui plonge le
lecteur dans la frustration.
Et si cette communication brouillée devenait l’occasion de chercher un autre sens, refoulé, qui
passerait ailleurs et autrement ? Si, par un jeu de bascule, nous passions d’une réception en mode lecture
à un mode vision, que capterions-nous de cette phrase illisible : « …d’efficaces narrativités promptes à l’
« échange massifié » par l’entremise des médias globalisés, qui perforent utilement, ici et là, pour un
temps, l’horizontalité du monde. » ? Nous verrions un espace immense, traversé d’échanges médiatisés
qui englobent le monde d’une enveloppe rythmée par des évènements. L’évocation tient du rêve éveillé
1 Thierry Raspail est le directeur artistique de la Xe biennale de Lyon, mais aussi directeur du musée d’Art Contemporain de
Lyon et créateur de la biennale d’art contemporain de Lyon.
2 Mondes imaginés, Thierry Raspail, p. 2
3 id., p. 2
mais elle est plausible. Mais il faut avouer que si le mode « visionnaire » déclenche de vagues images, il
est impuissant à décrypter un sens refoulé, car le texte est truffé de flashs médiumniques de ce genre, sans
solution de continuité.
Par contre au fil de la rédaction, des concepts émergent et se répètent. Dans la phrase « Ces
mondes imaginés, nos everyday lifes, sont le résultat d’une congruence de flux en tout genre », nous
pouvons extraire la notion de flux qui rebondit avec un grand nombre de termes évoquant le mouvement :
diasporas, migrations, déterritorialisation, décélération, morcellement, mondes disséminés et à
amplitude variable, géographie mouvante, chevauchements, dispersions, diffractions, mouvements
complexes des appropriations et réappropriation, discontinuités… Cet éditorial offre un véritable
pilonnage de notions dynamiques. Mais étonnamment une majorité d’entre elles désigne l’éclatement ou
la perte d’un corps constitué. Comme si la dynamique, pour Thierry Raspail, était davantage liée à la fin
d’un monde, qu’à la puissance élémentaire d’un univers en perpétuelle création.
Que se passe-t-il donc avec ces flux ? Sans vouloir forcer le sens, mais en essayant de prendre
appui sur les concepts, nous pouvons décrypter une première phrase : « changer les paradigmes du
dedans et du dehors, en déterritorialisant l’un et l’autre, à l’intérieur du global indépassable ». Nous
remarquons dedans, dehors, global indépassable.
Et dans « … des enjeux majeurs d’une pratique artistique globalisée, dans laquelle
s’échangent, s’affrontent, se superposent et se retournent les signifiants », nous retenons les
affrontements entre signifiants.
L’articulation de ces différents concepts reste obscure. Nous devinons bien que pour Thierry
Raspail les flux, les retournements de l’espace, les affrontements de signifiants se situent à l’intérieur
d’un grand espace global. Mais il faut un peu de temps pour comprendre les conséquences de cette
inclusion. En réalité elle scinde l’espace en deux catégories, d’un côté les espaces définis par la relativité
et de l’autre un espace posé comme un absolu. Comme ces deux types d’espace dépendent de deux
conceptions théoriques différentes, ils ne seraient pas soumis aux mêmes lois. Cette séparation purement
intellectuelle est la mécanique sur laquelle repose l’apartheid. Elle est à l’origine de toutes les
ségrégations.
Comment Thierry Raspail développe-t-il ces deux conceptions d’espace?
L’espace relatif est soumis aux changements des paradigmes du dedans et du dehors, à la
déterritorialisation et à l’échange, l’affrontement, la superposition et le retournement des signifiants. Ces
bouleversements des repères spatio-temporels et la remise en question permanente du sens déclenchent
une instabilité et constitue une agression psychique4. En France les abus de cette pratique sont reconnus
comme une violence et sanctionnés sous le terme de harcèlement moral.
Pourtant il paraît évident à Thierry Raspail d’associer l’espace relatif à de nombreuses
pratiques de déstabilisation. C’est l’indice des agressions que l’on craignait.
Quant à l’autre espace, défini comme un global indépassable et un absolu, il est décrit
comme unique, comme le lieu vers lequel tout converge et qui inclut tout (Dieu ?). Mais comme Thierry
Raspail doute de notre compréhension des symboles du pouvoir absolu, il insiste sur le fait que « (…) le
global n’a évidemment pas d’extériorité». L’interdit de distanciation proscrit de percevoir, de nommer et
même de penser sur (re-Dieu ?). L’absence d’extériorité exclut tout regard critique.
Ce point de vue sans rigueur scientifique et contraire à la démocratie est confirmé par la
présence redondante de motifs idéologiques ultralibéraux. L’importance accordée à la mondialisation, les
allégations sur l’absence de frontières, les flux migratoires, les réappropriations culturelles appartiennent
à une conception de l’économie qui développe dans le monde entier des pratiques déstabilisantes,
inégalitaires, et élitistes. Le brouillage de la communication orchestré par Thierry Raspail pourrait alors
être une mise en scène pour inoculer discrètement cette idéologie comme référence absolue de la biennale
d’art contemporain de Lyon. Le style inaccessible de Mondes Imaginés ne serait alors qu’un écran de
fumée destiné à créer la confusion pour faciliter l’infiltration de cet excès de pouvoir.5
4 Pour de plus amples information sur l’utilisation de la privation des repères sensoriels et de l’instabilité au profit de l’avancée
du pouvoir de l’ultralibéralisme, lire l’excellente analyse de Naomie Klein La stratégie du choc, la montée d’un capitalisme du
désastre, Leméac /Actes Sud, mai 2008.
5 Idem pour l’utilisation de la confusion et du chaos.
Pour asseoir la supériorité indéniable de son point de vue, Thierry Raspail déploie un arsenal
de références. En deux pages pas moins de trente-huit noms illustres sont déclinés : Charles Perrault6,
Wittgenstein7, Benedict Anderson8, Ampère9, Arjun Appadurai10, Georges Brecht11, John Cage 12,
Michel de Certeau13, Marcel Duchamp, Paul Ricoeur14, etc… Hommes de lettre, philosophes, logiciens,
spécialistes des relations internationales, mathématiciens, physiciens, sociologues, anthropologues,
plasticiens, peintres, musiciens, historiens, linguistes… une batterie de spécialistes en ordre dispersé arme
la Xe biennale de Lyon comme une forteresse de haute culture.
Puis satisfait de la puissance de sa parade, Thierry Raspail s’exclame : « (…) ce n’est pas
rien : le spectacle du quotidien. C’est le titre de la Xe biennale de Lyon. » Mais quel spectacle que celui
d’une écriture qui dissimule le projet de suprématie idéologique qu’elle instille ?
Si le lecteur avouait ne rien comprendre à ce texte, il prendrait le risque d’être taxé
d’imbécile, d’inculte ou d’arriéré. Mondes Imaginés le prend au piège par une savante obscurité
stylistique et un entrelacement de références propres à déclencher les complexes. Mais les hautes
connaissances ne lui sont pas destinées ; on lui réserve une culture plus abordable comme de conviviales
crêpes sérigraphiées et d’amusants pains peints15 pour petits et grands.
La confusion ne vise pas seulement à perdre le public, elle massifie et instrumentalise les
intellectuels cités en référence. Certains sont réduits à un nom (More, Bacon, Swift, Ampère9, J. Cage12)
sans explication à leur présence dans le texte. D’autres à un concept coupé de son contexte. Ainsi Charles
Perrault apparaît pour introduire la querelle des anciens et des modernes, Filliou pour le principe
d’équivalence. Benedict Anderson sert à évoquer le caractère imaginaire des cultures nationales. Fluxus
apporte la notion de congruence de flux. Le texte saute de concept en concept, sans les expliquer ni les
lier. Leur collage ne produit pas de pensée singulière. Le mélange des genres écrase les différences et
réduit les écarts sans offrir de rencontre.
Thierry Raspail s’empare de ces figures d’autorité intellectuelle, brasse l’histoire, la
géographie, l’ethnologie, les sciences et la politique pour souligner tout bonnement la culpabilité d’une
Europe coloniale imbue d’universalisme théologique et crispée dans son refus du pluralisme culturel.
6 Homme de lettre (1628-1703), auteur des Contes de ma mère l’Oye, chargé de politique artistique et littéraire sous Louis
XIV.
7 Philosophe et logicien autrichien (1889-1951). Développa des recherches sur la structure du langage basée sur l’équivalence
du langage et des formes de vie et l’isomorphisme du langage et du monde.
8 (1936- ) Spécialiste des Relations Internationales, notamment sur la question des nationalismes en Asie du Sud-Est,
professeur émérite de l’Université de Cornell à New-York, USA. Développe une nouvelle conscience culturelle, autour du
développement du capitalisme, de l’émergence des nouvelles technologies de communication et du développement des langues
vernaculaires.
9 Mathématicien et physicien français (1775-1836), inventeur du premier télégraphe électrique et, avec François Arago, de
l’électroaimant. En 1827 il énonça la théorie de l’électromagnétisme.
10 (1979- )Sociologue et anthropologue, spécialiste de la modernité et des réappropriations culturelles dans la mondialisation,
professeur à l’Université de Chicago. Membre de l’Académie des Arts et des Sciences des États-Unis, conseiller auprès de
nombreuses organisations internationales comme les fondations Ford, Rockefeller, Mac Arthur, de l’Unesco et de la Banque
mondiale.
11 Co-fondateur avec Georges Maciunas du mouvement Fluxus. Fluxus est un mouvement d’art contemporain né dans les
années 1960 qui toucha principalement les arts visuels mais aussi la musique et la littérature. Il se caractérise par un humour
dévastateur et provocant, la volonté de faire exploser les limites de la pratique artistique et les frontières entre les arts. Il établit
un lien entre l’art et la vie. Georges Maciunas choisit le nom du mouvement et rédige le Manifeste Fluxus. Participent entre
autres au mouvement John Cage, Dick Higgins, La Monte Young, Joseph Beuys, Nam June Paik, Robert Filliou, Yoko Ono,
Wolf Vostell, Ben Vautier, Daniel Spoerri, etc…
12 Compositeur américain de musique contemporaine expérimentale (1912-1992), élève de Schoenberg. Poète et plasticien,
philosophe inspirateur du mouvement Fluxus. Collabore avec le chorégraphe Merce Cunningham, crée pour lui des musiques
fondées sur le principe d’indétermination et d’aléatoire.
13 (1925-1986) Jésuite français auteur d’études d’histoire religieuse mystique des XVIIe et XVIIIe siècles et de réflexion sur
l’histoire. Co-fondateur de l’École Freudienne de Paris, autour de Jacques Lacan, ancien directeur de l’École des Hautes
Écoles en Sciences Sociales.
14 Philosophe français (1913-2005). Développa sa propre vision de la phénoménologie en dialogue constant avec la
psychanalyse, la théologie, l’histoire et la mythologie. Il se situe à la croisée de trois grandes traditions philosophiques : la
philosophie existentialiste française, la phénoménologie et la philosophie analytique.
15 En hommage à Man Ray
Mais d’où vient ce besoin de ressortir ce spectre du passé ? Nos quotidiens sont depuis des décennies
tissés de pluralités culturelles. Pourquoi réactiver une culpabilité surannée ? Pour culpabiliser ? Et
pourquoi culpabiliser ? Si ce n’est pour disposer d’une autre arme occulte qui va de pair avec la
réactualisation du fondement des discriminations.
C’est là tout l’art de Thierry Raspail, sa confusion suprême, son art du paradoxe absolu. Il
projette sur l’autre la culpabilité de l’acte qu’il est en train de produire.
Ainsi, au lieu d’aborder avec une intelligence profonde et réjouissante Le spectacle du
quotidien, Thierry Raspail travaille au paradoxe d’inoculer le fondement théorique des discriminations au
sein d’un événement culturel dédié à la pluralité.
La confusion de Mondes Imaginés est un art de camouflage, un art qui mène une guerre.
Paris, juillet 2009

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